Passionné de littérature, j'écris des nouvelles et autres textes courts. J'ai aussi commis deux romans dont un qui vient de sortir sur Atramenta.net : le long chemin de l'oubli. il est aussi en vente sur Amazon et dans toutes les librairies, digne de ce nom. J'affectionne aussi le dessin,la peinture : Aquarelle-Pastel-Huile, la sculpture sur bois.portraits de leo ferré, brassens. sculpture sur bois
L’autre
Il est 18h30. Mon train vient d’entrer en gare de Tours.
Tous les soirs la même chose ! Tous les soirs, ces bruits de ferraille et tout ce monde, tous ces cris, toutes ces mauvaises odeurs !
Je me hâte comme si j’étais à la course ! Réminiscence de la vie parisienne, je suppose ! Je suis pris par le rythme général et comme tout le monde court toute la journée, j’en fais autant. Pourquoi ?
Je sors de la gare presque propulsé malgré moi, poussé par les autres. Arrivé sur le parvis, je ralentis comme le ferait un coureur de cent mètres, la ligne passée !
Je ne sais plus où j’en suis… mais, je sais où je vais aller pour essayer de reprendre mes esprits, me vider la tête avant de rentrer chez moi, me bouffer comme d’habitude de la soupe à la grimace.
Le bar est à deux pas de la gare, rue de Bordeaux. Je préfèrerais aller dans un autre, mais le suivant n’est pas sur mon chemin, et puis ici, le barman me connais bien…
Dès qu’il me vois pousser la porte, il fait couler mon demi habituel. Il est bien sympathique, le barman !
Il n’est pas comme l’autre là, présent tous les soirs, à la même place, assis sur son tabouret et avachi sur le zinc. On dirait qu’il dort, les yeux grands ouverts !
Il a un air bizarre, fouineur, suspicieux. Il a l’œil mauvais, je le sens. Il m’observe même lorsque j’ai le dos tourné, J’en suis certain! Il ne m’a jamais adressé la parole, je ne connais pas le son de sa voix. On dirait qu’il veut me chercher des noises. Il n’a pas l’air sympathique, voilà tout !
En plus il est nippé, faut voir comme ! Pantalon et veste en cuir, chemise blanche, nœud papillon rouge. Il ne doit pas travailler avec cette tenue ! Il dénote dans le paysage. Si je le fixais droit dans les yeux, je me demande bien comment il réagirait ?
Le barman a vu que ce soir j’avais soif, les habitudes sont une seconde nature chez cet homme là. Il a l’intuition ! Lorsque j’ai encore soif, au lieu de rester debout, je prends le tabouret qu’à mon arrivée j’avais rejeté sur le côté et je fais comme l’autre là, à côté, je m’assieds. À ce moment là, le barman me remet un autre demi !
L’autre à côté, a dû faire un signe au barman ! Où as-t-il lui aussi ses habitudes ? Pourtant il n’a pas bougé, je n’ai rien vu ! Il lui a resservit un whisky. Je n’ai toujours pas entendu le son de sa voix, mais quand le verre est arrivé devant son nez, il a semblé sortir de sa torpeur et l’a saisi pour le porter à ses lèvres.
Après ce deuxième demi, je me suis tout de suite senti mieux ! Il me fallait bien ça pour refaire surface après cette journée, ce bruit et ces mauvaises odeurs. Pour repartir du bon pied, je lui demanderai bien, de m’en remette un, avec de la vodka. Je n’ai encore jamais bu ce breuvage, mais l’autre jour, un client en a commandé un devant moi et l’a bu d’une traite en s’esclaffant : Ah ! Grand dieu que ça ravigote !
Il ne s’est pas fait prier pour me le servir. Je crois même qu’il a fait comme on dit « un geste commercial » en mettant une dose supérieure. Si ça ne me ravigote pas !
Le barman a regardé sa montre. C’est là que j’ai réalisé qu’il devait se faire tard et qu’il était temps de rentrer.
Il était vingt heures trente, lorsque je suis sorti du bar des sports, la nuit était tombée depuis un petit moment. Un vent frisquet rafraîchissait l’atmosphère, l’automne était bien là.
À cette heure, peu de véhicules circulaient et la rue était étonnamment silencieuse. Seuls, des bruits de pas : les miens avec les fers des chaussures, résonnaient sur le pavé. Néanmoins, je me rendis compte qu’insidieusement d’autres pas s’étaient joints aux miens et frappaient le sol de pareille manière, un peu décalé certes, mais néanmoins imposait une cadence emprunte à la longue, d’un certain mimétisme inconscient. Je me disais bien qu’il m’espionnait. Il m’a pris en filature, pourtant avec tout ce qu’il a bu, il ne devrait pas marcher bien droit !
Cela faisait bien dix minutes que je marchais et le rythme était constant. J’en fus intrigué quand même. J’étais suivi ! Mais, pourquoi me suivait-on ? Qui pouvait bien agir de la sorte et pourquoi ? J’étais de plus en plus subjugué ! Qu’ai-je donc fait ? « Ce n’est quand même pas ma femme qui me fait suivre, notre couple tangue pas mal en ce moment et le divorce n’est pas loin, mais quand même ! Qu’aurait-elle à me reprocher ? »
Je me décidais enfin à me retourner au gré d’un changement de rue. Il me suivait toujours ! Je tentais de le dévisager. C’était un homme de taille moyenne et pour le peu que j’en vis, ses habits étaient noirs. Lorsqu’il vit que je tentais de l’observer, il se retrancha dans une encoignure de porte. Il était toujours à une dizaine de mètres derrière moi. Mon pas avait toujours son écho, une petite seconde après. Intriguant ! Que me voulait-il donc ? Il me restait encore pas mal de chemin pour arriver chez moi. C’était interminable ! J’avais espéré, en prenant la rue Charles Gilles, rencontrer du monde et pouvoir ainsi me dérober à ce qui avait tout l’air d’une filature, mais rien, ni personne dans les rues à cette heure, que moi et l’autre. Je devais donc, contre toute attente, poursuivre mon chemin, je verrais bien après ; pour le moment, je me contentais de jeter un œil sur le côté pour apercevoir l’autre dans le reflet des vitrines encore éclairées. L’autre marchait, imperturbable tel un métronome. Je n’osais ralentir, comme par peur que l’on se rencontre. D’ailleurs, que lui aurais-je dis ? Nonobstant cela, la situation était de plus en plus intolérable pour moi. Je n’osais même plus rectifier mon rythme de marche de peur de ne plus reconnaître le bruit de ses pas, des miens… ses pas, les miens…Je me sentais obligé de continuer à la même allure ! Mes mains recroquevillées dans mes poches formaient deux ridicules boursouflures sur mes jambes de pantalon, mais je continuais néanmoins de serrer les poings avec l’envie de frapper et aussi de m’arrêter, me retourner, de lui crier de cesser son manège, de suivre un autre chemin, et me laisser tranquille ! Sinon ?… et pour finir, envoyer par dépit un crachat sur le pavé !
Maintenant il n’y avait plus de vitrines, que des entrés d’immeubles offrant une béance ténébreuse, là, le bruit ne résonnait plus aussi fort. Il était très atténué. Je croyais même à un moment ne plus l’entendre. J’approchais maintenant de chez moi. Plus aucun bruit, à peine croyable ! Pour m’assurer que l’autre n’était plus là, je me décidais à m’arrêter. Je me déchaussais pour arrêter ce satané bruit de fer sur le pavé. Je tendis l’oreille. Rien, plus aucun bruit ! Une solide migraine par contre s’installait dans mon crâne, me donnant à nouveau l’impression de toujours entendre les bruits de pas de l’autre. J’avais même l’impression de réentendre les miens ! Me retournant, je ne voyais pourtant personne. Il n’y avait que moi et j’étais là, nu pied sur le pavé froid et humide. Mes chaussures dans une main et dans l’autre, ma clef que je tentais d’introduire dans la serrure. J’essayai de la tourner, mais ça ne fonctionnait pas. Énervé, je la ressortais et tapais énergiquement du poing sur la porte. Au bout d’un petit moment, j’entendis des pas. On venait m’ouvrir. La dame semblait de fort mauvaise humeur !
Vous êtes encore ivre comme tous les soirs ! C’est la porte d’à côté, vous savez plus reconnaître votre droite de votre gauche ! À toutes les fois c’est pareil !...